Connect with us

DAKAR · ROME

Dakar au FMI : « Nous avons hérité du mensonge, maintenant négocions »

Dakar au FMI : « Nous avons hérité du mensonge, maintenant négocions »

La révélation, en février 2025, d’une dette publique dissimulée frôlant 132 % du PIB a placé le Sénégal dans une position sans précédent face aux institutions de Bretton Woods. Entre audit explosif, procédure formelle de « fausse déclaration » et négociation d’un nouveau programme sous haute surveillance, le duo Faye-Sonko joue une partie à très hauts risques et, jusqu’ici, ne la joue pas mal.

Le 12 février 2025, la Cour des Comptes du Sénégal publie un rapport qui fait l’effet d’une bombe dans les chancelleries et les salles de marché. L’audit approfondi des finances publiques sur la période 2019–2024 confirme ce que des économistes soupçonnaient depuis des mois : le déficit réel du pays a atteint 13,4 % du PIB en 2024, loin des 5,5 % que l’ancien régime présentait à ses partenaires. La dette publique, officiellement contenue, frôle en réalité 132 % du PIB. Le mot qui s’impose dans les couloirs du FMI à Washington : misreporting. Fausse déclaration.

Le FMI suspend immédiatement son programme de prêts avec Dakar et enclenche une procédure formelle, une étape rare, qui signale la gravité institutionnelle de la situation. Mais contrairement à ce qu’il avait fait en Mauritanie dans les années 2000, il ne réclame pas le remboursement immédiat des montants déjà décaissés. Un signal de retenue calculée. Car Dakar n’est pas n’importe quel dossier.

La transparence comme arme diplomatique

Ce qui aurait pu être une crise fatale, le gouvernement Faye-Sonko l’a transformé en levier. La stratégie est d’une cohérence redoutable : c’est nous qui avons commandé l’audit. C’est nous qui l’avons rendu public. C’est nous qui avons signalé le problème au FMI et non l’inverse. En s’érigeant en dénonciateurs du système qu’ils ont hérité, les nouvelles autorités sénégalaises ont inversé la charge de la preuve diplomatique.

La réaction de Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, le confirme. Dans sa déclaration du 3 octobre 2025, elle salue « l’engagement admirable des autorités sénégalaises en faveur de la transparence » et félicite Dakar pour sa « collaboration étroite » avec les services du Fonds. La même semaine, le Sénégal dépose une demande officielle de nouveau programme soutenu par le FMI, un acte volontaire qui dit la direction choisie : pas la rupture, mais la renégociation.

« Les autorités avancent résolument dans la mise en œuvre des mesures correctives. Je salue la demande officielle du Sénégal pour un nouveau programme soutenu par le FMI. »

— Kristalina Georgieva, Directrice Générale du FMI, 3 octobre 2025

Trois missions en huit mois : Washington ne lâche pas Dakar des yeux

Derrière la rhétorique de la confiance, le FMI a déployé une surveillance d’une intensité inhabituellement soutenue. Trois missions distinctes se sont succédé en moins d’un an : mars 2025, août 2025, puis octobre-novembre 2025. La mission de novembre, conduite par Edward Gemayel — chef de mission FMI pour le Sénégal — a duré deux semaines et couvert l’intégralité du spectre : viabilité de la dette, gouvernance budgétaire, trajectoire des réformes fiscales.

Le bilan technique est précis. Le déficit global est projeté à se réduire fortement, passant de 13,4 % du PIB en 2024 à 7,8 % en 2025, reflétant l’engagement fort des autorités en faveur de la consolidation. La loi de finances 2026 vise une réduction supplémentaire à 5,4 % du PIB. Objectif ambitieux — peut-être trop. Le FMI lui-même signale que les hypothèses de rendement fiscal des nouvelles mesures — taxes sur les jeux, les transferts mobiles, la fiscalité foncière — sont « très élevées » et constituent un risque significatif.

En parallèle, un désaccord persistant sur les hypothèses macroéconomiques pourrait accroître les besoins de financement, voire conduire à des scénarios de restructuration évoqués par le FMI. Le mot « restructuration » n’est jamais prononcé à voix haute. Mais il plane sur chaque réunion technique entre Dakar et Washington.

Le FMI savait-il ? La question qui embarrasse Bretton Woods

Le scandale de la dette cachée soulève une question que les institutions financières internationales préfèrent laisser sans réponse : comment le FMI, qui supervisait un programme actif avec le Sénégal, n’a-t-il pas détecté ces écarts ? Des économistes, dont d’anciens cadres du Fonds eux-mêmes, estiment que des indicateurs préoccupants étaient visibles. Fin 2023, les montants de dette signés entre 2018 et 2023 représentaient 84 % du PIB, tandis que les sommes effectivement décaissées ne s’élevaient qu’à 51 % — un écart aussi inhabituel aurait dû déclencher un examen approfondi.

La ministre sénégalaise de la Justice, Yassine Fall, elle-même économiste, a suggéré publiquement, lors d’une conférence à Dakar en décembre 2025, que les torts ne se limitaient pas au seul cadre national. Une provocation diplomatique calculée adressée autant au FMI qu’à l’opinion sénégalaise.

La dyarchie Faye-Sonko : la force dans la polyphonie

Les observateurs internationaux scrutent avec une attention particulière la répartition des rôles au sommet de l’État sénégalais. D’un côté, un président Faye calme, méthodique, rassurant pour les investisseurs institutionnels. De l’autre, un Premier ministre Sonko offensif, gardien d’une rupture souverainiste que son électorat lui a explicitement mandatée. Cette polyphonie, que les marchés financiers détestent ordinairement, a servi de levier de négociation réel face au FMI.

Elle permet à Dakar de refuser certaines conditionnalités — la hausse brutale des tarifs de l’électricité, par exemple — en invoquant la pression politique intérieure, tout en maintenant l’engagement global sur la trajectoire de consolidation budgétaire. C’est la méthode classique du bon et du mauvais flic, appliquée à la diplomatie financière multilatérale. Elle a des limites : pour que les capitaux privés reviennent massivement, le Sénégal devra à terme parler d’une seule voix sur sa politique économique. Les marchés n’accordent pas de prime à l’ambiguïté durable.

Le pétrole et le gaz, collatéral moral d’un nouveau contrat

Ce qui change radicalement l’équation sénégalaise par rapport aux crises de dette africaines passées, c’est la ressource. Le Sénégal entre dans les négociations avec le FMI en tant que nouveau pays producteur d’hydrocarbures. Le champ pétrolier de Sangomar et le projet gazier GTA — dont la première cargaison a été exportée en avril 2025 — offrent une perspective de recettes futures qui modifient structurellement le profil de risque du pays.

Ces recettes constituent ce que les acteurs financiers appellent le collatéral moral de la nouvelle entente : une garantie implicite que la trajectoire de remboursement est soutenable à moyen terme, même si les chiffres de court terme restent sous tension. C’est précisément pour cela que le FMI n’a pas demandé de remboursement accéléré — et que les agences de notation, malgré leurs dégradations, ont maintenu des perspectives stables plutôt que négatives.

Le Sénégal a choisi la vérité. Douloureuse, coûteuse, mais stratégiquement payante à ce stade. Il lui reste à démontrer que cette vérité débouche sur une trajectoire fiscale crédible — et que ses hydrocarbures transformeront effectivement la charge de sa dette en moteur de développement. C’est le pari de la décennie. Et Bretton Woods, pour l’heure, y croit encore.


Alioune NDIAYE

Continue Reading
Ajouter un commentaire

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Pub
AFRIQUEIl y a 4 semaines

𝐍𝐢𝐠𝐞́𝐫𝐢𝐚 : 𝐃𝐚𝐧𝐠𝐨𝐭𝐞 𝐯𝐢𝐬𝐞 𝐮𝐧𝐞 𝐜𝐞𝐧𝐭𝐫𝐚𝐥𝐞 𝐝𝐞 𝟐𝟎 𝟎𝟎𝟎 𝐌𝐖 𝐞𝐭 𝐣𝐮𝐬𝐪𝐮’𝐚̀ 𝟐𝟓 𝐦𝐢𝐥𝐥𝐢𝐚𝐫𝐝𝐬 𝐔𝐒𝐃 𝐝𝐞 𝐝𝐢𝐯𝐢𝐝𝐞𝐧𝐝𝐞𝐬

AFRIQUEIl y a 4 semaines

𝐒𝐞́𝐧𝐞́𝐠𝐚𝐥–𝐌𝐚𝐮𝐫𝐢𝐭𝐚𝐧𝐢𝐞 : 𝟏𝟕 𝟎𝟎𝟎 𝐛𝐚𝐫𝐢𝐥𝐬/𝐣𝐨𝐮𝐫 𝐞𝐭 𝟗,𝟓 𝐜𝐚𝐫𝐠𝐚𝐢𝐬𝐨𝐧𝐬 𝐞𝐱𝐩𝐨𝐫𝐭𝐞́𝐞𝐬, 𝐆𝐓𝐀 𝐫𝐞𝐬𝐩𝐞𝐜𝐭𝐞 𝐬𝐞𝐬 𝐨𝐛𝐣𝐞𝐜𝐭𝐢𝐟𝐬 𝐚𝐮 𝐓𝟏 𝟐𝟎𝟐𝟔 :

DIASPORAIl y a 1 mois

L’AFRIQUE ENTRE EN SCÈNE

FIIAFRICAIl y a 4 semaines

Qui sommes nous ?

DIASPORAIl y a 1 mois

ELECTIONS PRÉSIDENTIELLES À Sao Tomé-et-Principe: Maître Madické NIANG CONDUIT LA DELEGATION DE L’UNION AFRICAINE- COMMUNIQUÉ DE PRESSE

AERONAUTIQUEIl y a 1 mois

Acte de naissance d’un ciel africain : L’expertise Sud-Sud à Maya-Maya rassure

AERONAUTIQUEIl y a 4 semaines

Aviation africaine : la fin des compagnies vitrines, l’avènement des États-écosystèmes

DIASPORAIl y a 1 mois

Ziguinchor décolle sans attendre le ruban : quand le Sénégal choisit la rigueur plutôt que la mise en scène

DAKAR · ROMEIl y a 4 semaines

DIPLOMATIE ÉCONOMIQUE – L’axe Dakar-Rome vers un nouveau paradigme de coopération stratégique

ART& CULTUREIl y a 1 mois

L’ITALIEN QUE L’AFRIQUE N’A PAS OUBLIÉ: Giorgio Lolli : 500 radios, 40 ans, un continent libéré par les ondes

Copyright © 2026 Fiiafrica. powered by BroadcastSN.