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DIPLOMATIE

Dakar à la manœuvre : l’heure de la diplomatie du compromis en Afrique de l’Ouest

À Freetown, la CEDEAO vient de se donner un visage politique et un bras exécutif venus du même pays. Mais l’organisation qu’hérite désormais Dakar est une communauté coupée en deux, arrimée à deux zones monétaires distinctes et à deux logiques de souveraineté qui ne se parlent plus depuis 2023. Entre le franc CFA que continuent d’utiliser huit États ouest-africains et le projet de monnaie « Sahel » porté par l’Alliance des États du Sahel, c’est un même espace historique qui se redessine en deux Afriques. Le pari sénégalais consiste à faire de cette fracture non un point de non-retour, mais la matière première d’une médiation.

Le 19 juillet, à Lungi, dans la banlieue de Freetown, la 69ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO a acté une double première pour le Sénégal. Bassirou Diomaye Faye a été porté à la présidence tournante de l’organisation, succédant au Sierra-Léonais Julius Maada Bio. Au même moment, le général Birame Diop, jusque-là ministre des Forces armées, a été élu président de la Commission de la CEDEAO pour un mandat de quatre ans, 2026-2030, prenant la suite du Gambien Omar Alieu Touray. Une configuration inédite en cinquante ans d’histoire de l’organisation : un même pays tenant simultanément la tête politique et l’organe exécutif de la Communauté.

Ce doublé n’est pas le fruit du hasard protocolaire. Il a été construit sur dix-huit mois, depuis la désignation du Sénégal pour diriger la Commission lors du sommet d’Abuja en décembre 2025, un choix alors justifié par la position que Dakar avait su tenir pendant la période la plus douloureuse de l’histoire de l’organisation : celle du retrait, entre 2023 et 2024, du Mali, du Burkina Faso et du Niger, désormais regroupés au sein de la Confédération des États du Sahel. La candidature du général Diop, elle, a été officialisée fin mai par la présidence sénégalaise, puis défendue méthodiquement, jusqu’à ce que l’ancien secrétaire exécutif capverdien José Maria Neves y apporte lui-même son soutien avant même l’ouverture du sommet.

Le choix d’un général pour diriger la Commission mérite qu’on s’y arrête, car il dit quelque chose que les communiqués officiels ne disent pas. Une organisation civile fondée sur l’intégration économique confie son exécutif à un homme dont la carrière s’est faite dans l’aviation militaire et la gestion des forces armées d’un pays qui, contrairement à ses voisins sahéliens, n’a jamais connu de coup d’État. Ce paradoxe apparent est en réalité un langage diplomatique : en portant un militaire respecté à la tête de sa Commission, la CEDEAO envoie aux régimes de transition de Bamako, Ouagadougou et Niamey un signal de reconnaissance implicite — celui d’une organisation qui admet que la sécurité, et non plus seulement le commerce, est devenue le langage commun de la sous-région.

Car c’est bien là que se joue tout le reste. La CEDEAO que reprend Dakar est une organisation amputée. Le retrait des trois pays sahéliens a emporté avec lui près de la moitié de la superficie de l’espace communautaire d’origine et une part significative de sa population, tout en laissant intactes les interdépendances économiques, familiales et sécuritaires qui traversent la région depuis des décennies. Les trois États retirés ont depuis construit leurs propres instruments : une force unifiée dont les effectifs confédérés dépassent aujourd’hui six mille hommes, une chaîne de télévision et une radio communes, et surtout une Banque confédérale pour l’investissement et le développement, dotée dès son lancement d’un capital de cinq cents milliards de francs CFA signe que la rupture, si elle reste inachevée sur le plan monétaire, est déjà largement engagée sur le plan institutionnel.

C’est sur la monnaie, précisément, que la fracture prend tout son sens symbolique. Le franc CFA, héritage de l’ère coloniale arrimé à l’euro et garanti par le Trésor français, continue de circuler dans les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine restés dans le giron de la CEDEAO. En face, l’AES a fait de la sortie du CFA un marqueur identitaire de sa souveraineté retrouvée, évoquant depuis plus d’un an une monnaie provisoirement baptisée « Sahel ». Il faut ici se garder de tout emballement : à plusieurs reprises, les autorités maliennes elles-mêmes ont dû démentir des annonces prématurées, parfois fabriquées de toutes pièces, sur un lancement imminent de cette monnaie commune. Le projet existe, la volonté politique est réelle, la Banque confédérale en constitue la préfiguration institutionnelle, mais la feuille de route technique, elle, reste à écrire. Ce qui est acquis, en revanche, c’est la ligne de fracture qu’annonce ce projet : deux zones monétaires, deux souverainetés économiques revendiquées, une même région.

Face à cette bipolarisation, la posture sénégalaise détonne par sa constance. Dès les premières semaines de son mandat, en avril 2024, Bassirou Diomaye Faye avait été mandaté par ses pairs pour renouer le dialogue avec les régimes sahéliens, sans obtenir de résultat immédiat. Une tournée similaire du président ghanéen John Dramani Mahama, un an plus tard, n’avait pas davantage abouti. Ce sont ces deux échecs successifs qui ont conduit la Commission à nommer, en mars 2026, l’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté comme négociateur en chef — une mission dont il a présenté les conclusions à Freetown même, après avoir été reçu à Ouagadougou par le chef de la junte burkinabè, le capitaine Ibrahim Traoré, à la fois président du Faso et président en exercice de la Confédération sahélienne.

Ce qui distingue aujourd’hui Dakar de ses prédécesseurs dans l’exercice périlleux de la médiation, ce n’est pas une idée nouvelle, mais un alignement institutionnel qu’aucun chef d’État de la CEDEAO n’a jamais réuni avant lui. Un président réformateur, arrivé au pouvoir par les urnes sans lien avec les régimes qu’il tente de raccrocher à l’organisation, occupe désormais la présidence politique. À ses côtés, un général respecté, issu d’une armée qui n’a jamais pris le pouvoir mais qui parle le même langage professionnel que les colonels et capitaines de Bamako, Ouagadougou et Niamey, dirige l’exécutif communautaire. C’est cette double clé légitimité démocratique d’un côté, crédibilité militaire de l’autre qui manquait à Diomaye Faye lors de sa première tentative de 2024, à Mahama lors de la sienne en 2025, et que même l’expérience diplomatique de Lansana Kouyaté, aussi fine soit-elle, ne pouvait à elle seule fournir.

L’équation reste cependant redoutable. Recoller une organisation coupée en deux zones monétaires ne se décrète pas par un sommet, et l’histoire récente de la CEDEAO est jonchée de tentatives de rapprochement qui n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. Le pari sénégalais, tel qu’il se dessine à travers les prises de parole de Bassirou Diomaye Faye à Freetown, n’est d’ailleurs pas de nier cette bipolarité, mais de la traiter comme un fait accompli à gérer plutôt que comme une crise à résorber par la sommation. En plaidant pour une refondation de l’intégration régionale au moment même où la CEDEAO célèbre son cinquantième anniversaire, le chef de l’État sénégalais a posé les termes d’un compromis de long terme : laisser aux pays de l’AES le temps et l’espace de construire leur souveraineté monétaire, tout en maintenant ouverts les canaux économiques, sécuritaires et humains qui ont toujours irrigué la sous-région, indépendamment des monnaies et des régimes.

C’est peut-être là que se mesurera, dans les mois qui viennent, la vraie portée de ce double mandat sénégalais. Non pas dans la capacité de Dakar à faire revenir l’AES dans le giron de la CEDEAO,  un objectif que plus personne, y compris à Dakar, ne considère aujourd’hui comme réaliste à court terme — mais dans sa capacité à inventer une forme d’architecture régionale à deux vitesses, où deux zones monétaires et deux blocs politiques coexisteraient sans rupture des solidarités de fond. Un général à la Commission, un président réformateur à la tête de la Conférence : le Sénégal a réuni les deux instruments qui manquaient à ses prédécesseurs. Reste à savoir s’ils suffiront à transformer une fracture actée en une coexistence organisée – ou si, comme les tentatives de 2024 et 2025, cette nouvelle configuration se heurtera à son tour à la détermination des régimes sahéliens de tracer, monnaie comprise, leur propre trajectoire.

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