AFRIQUE
La France joue sa dernière carte africaine à Nairobi : entre reconquête stratégique et crépuscule d’une hégémonie
Nairobi, théâtre d’un duel européen pour l’âme de l’Afrique
Il existe des sommets qui ne retiennent l’attention que le temps d’un communiqué final. Africa Forward à Nairobi n’appartient pas à cette catégorie. Derrière la scénographie convenue des poignées de mains présidentielles et des formules consensuelles sur le « partenariat renouvelé », se joue en réalité une compétition d’une brutalité stratégique rare entre les puissances qui entendent encore peser sur la trajectoire du continent africain.
Par Alioune NDIAYE
Nairobi, théâtre d’un duel européen pour l’âme de l’Afrique
Il existe des sommets qui ne retiennent l’attention que le temps d’un communiqué final. Africa Forward à Nairobi n’appartient pas à cette catégorie. Derrière la scénographie convenue des poignées de mains présidentielles et des formules consensuelles sur le « partenariat renouvelé », se joue en réalité une compétition d’une brutalité stratégique rare entre les puissances qui entendent encore peser sur la trajectoire du continent africain.
La France est à Nairobi avec une urgence que Paris ne dit pas mais que chaque délégation présente sur place lit avec clarté : il lui faut reprendre l’initiative narrative et institutionnelle que Rome lui a arrachée à Addis-Abeba. Car c’est bien en Éthiopie, en janvier 2024, que l’Italie de Giorgia Meloni a réussi son coup diplomatique le plus spectaculaire depuis des décennies en réunissant 46 chefs d’État et de gouvernement africains autour du Plan Mattei, une doctrine d’investissement de 5,5 milliards d’euros sur cinq ans, construite sur la promesse de partenariats non extractifs dans les filières de l’énergie, de l’eau, de l’agriculture et de la formation. Rome avait capté la lumière. Paris entend désormais la reprendre depuis Nairobi.
En parallèle, l’Espagne de Pedro Sanchez déploie une diplomatie migratoire et sociale active sur la façade atlantique africaine, multipliant les accords de mobilité régulière avec le Sénégal, la Mauritanie et le Maroc. Ces accords ne sont pas anodins : ils constituent une compétition directe avec Paris sur le terrain de la relation avec les diasporas africaines, depuis longtemps considérée comme un levier d’influence française. Le flanc ibérique se referme sur l’espace où la France pensait avoir un avantage structurel.
L’attraction des BRICS+ et la fin de la rente diplomatique européenne
Ce recadrage européen se produit dans un contexte d’émergence d’un véritable marché des partenariats souverains africains. Les chefs d’État africains présents à Nairobi ne négocient plus en position de demandeurs. Ils arbitrent entre des offres concurrentes dont la profondeur et la diversité n’ont jamais été aussi importantes.
La Chine a investi plus de 300 milliards de dollars en Afrique en deux décennies, finançant des infrastructures lourdes que les capitaux occidentaux ont longtemps refusé de toucher. La Russie, malgré ses contraintes liées à la guerre en Ukraine, maintient une présence politico-militaire significative via le groupe Africa Corps, successeur du groupe Wagner, dans plusieurs États sahéliens. La Turquie a triplé ses échanges commerciaux avec l’Afrique subsaharienne en dix ans, construisant simultanément des ambassades, des universités et des bases navales. Les Émirats arabes unis financent des zones économiques spéciales du Mozambique au Sénégal.
Face à cette constellation d’offres, le modèle européen classique, fondé sur la conditionnalité démocratique, les partenariats asymétriques et la rhétorique de l’aide au développement, a perdu sa force de conviction. Les dirigeants africains ne rejettent pas l’Europe mais ils lui imposent désormais la loi du marché : vous êtes mis en concurrence, et vos conditions doivent être compétitives. C’est sur ce terrain entièrement reconfiguré que la France doit repositionner son offre à Nairobi.
Géoéconomie : la bataille des financements et la transition énergétique comme nouveau terrain d’influence
Le deuxième front sur lequel Paris tente de reprendre l’avantage est celui de la géoéconomie du financement continental. L’Afrique traverse une crise de la dette publique sans précédent depuis les années 1980 : plus de vingt États africains présentent aujourd’hui un ratio dette publique sur PIB supérieur à 60 %, et plusieurs sont engagés dans des programmes de restructuration avec le Fonds monétaire international.
Dans ce contexte, la France mobilise deux leviers. Le premier est l’Agence française de développement (AFD), dont l’enveloppe Afrique subsaharienne reste, malgré les réductions budgétaires, l’une des plus importantes de l’aide bilatérale mondiale. Le second est la diplomatie des filières critiques : Paris entend se positionner comme partenaire de référence dans la transition énergétique africaine, notamment dans les secteurs du solaire, de l’hydrogène vert et du nucléaire civil, via le groupe EDF et les opérateurs industriels français présents sur le continent.
L’argument français n’est pas dénué de pertinence. Là où la Chine construit des centrales au charbon et où la Russie propose des réacteurs nucléaires VVER à des conditions opaques, la France peut théoriquement aligner des technologies bas-carbone et un accès au marché carbone européen. Mais cette promesse se heurte à deux obstacles structurels : les délais de déploiement des projets français, chroniquement plus longs que ceux des concurrents asiatiques, et la méfiance historique accumulée autour des contrats français en Afrique, souvent perçus comme taillés à l’avantage des entreprises hexagonales au détriment des États hôtes.
Fractures monétaires et souveraineté économique : le front intérieur africain
Au-delà des compétitions intereuropéennes, Africa Forward à Nairobi révèle une fracture intra-africaine dont la profondeur croissante constitue un défi de premier ordre pour toute puissance extérieure souhaitant opérer à l’échelle continentale.
D’un côté, l’Alliance des États du Sahel, constituée du Mali, du Burkina Faso et du Niger, a formalisé sa sortie de la CEDEAO en janvier 2025 et accéléré sa réorientation stratégique vers Moscou et, de façon croissante, vers Pékin. Ces trois États ont suspendu leur participation aux mécanismes de l’UEMOA et ouvert le débat sur la création d’une monnaie commune AES, alternative au franc CFA. Le départ de ces trois pays de la zone franc ne serait pas qu’un événement monétaire : il constituerait la remise en cause la plus frontale de l’architecture financière que la France a maintenue sur l’Afrique de l’Ouest depuis les indépendances.
De l’autre côté, les États membres de la CEDEAO et de l’UEMOA restants, dont le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria, s’efforcent de maintenir un espace d’intégration régionale viable. Mais la question monétaire y est également posée : le projet d’ECO, monnaie commune CEDEAO dont la mise en oeuvre est reportée depuis 2003, redevient un sujet de débat actif. Pour Paris, la perspective d’un UEMOA fragilisé ou d’un ECO émancipé du Trésor français représente une ligne rouge stratégique. La défense discrète mais constante de l’architecture CFA demeure l’un des véritables invariants de la politique africaine de la France, indépendamment des discours de rupture.
La guerre hybride en Afrique : quand le théâtre malien redéfinit les équilibres sécuritaires continentaux
Le Sommet Africa Forward se tient dans un contexte sécuritaire africain profondément altéré par la transposition directe de la logique de guerre russo-ukrainienne sur le sol africain. Au Mali, les Forces armées maliennes, appuyées par Africa Corps, sont engagées dans une confrontation de basse intensité contre les groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et à l’État islamique dans le Grand Sahara. Mais cette confrontation n’est plus seulement contre-insurrectionnelle : elle mobilise des drones de surveillance russes, des équipements ukrainiens de neutralisation fournis à certains groupes de résistance, et des mercenaires aux nationalités multiples qui font du Sahel un laboratoire de la guerre hybride contemporaine.
Pour la France, le retrait militaire du Sahel n’est pas seulement une défaite d’image. Il représente la perte d’un dispositif de renseignement et de projection de force que Paris avait mis vingt ans à construire. L’opération Barkhane, à son apogée, mobilisait 5 500 soldats français sur un arc sahélien allant de la Mauritanie au Tchad. Ce dispositif est aujourd’hui réduit à quelques implantations résiduelles et à des partenariats bilatéraux fragilisés.
À Nairobi, la France doit donc présenter une nouvelle offre sécuritaire qui ne soit ni l’ancienne présence militaire directe, désavouée par ses anciens bénéficiaires, ni l’abstention totale qui laisserait le champ libre aux autres acteurs. La voie choisie par Paris est celle d’une coopération de défense réformée : formation des officiers, fournitures d’équipements, renseignement partagé, mais sans troupes au sol au-delà du périmètre accepté par les États partenaires. C’est une posture de moindre mal plutôt que d’ambition stratégique.
L’axe Alger-Paris : le levier discret d’une nouvelle géographie d’influence
Le cinquième front sur lequel Paris travaille discrètement depuis Nairobi est celui de sa relation avec Alger. La récente relance diplomatique franco-algérienne, après plusieurs années de tensions acrimonieuses sur les visas, la mémoire coloniale et la concurrence d’influence au Sahel, ouvre une fenêtre stratégique que l’Élysée entend exploiter avec méthode.
L’Algérie n’est pas seulement un interlocuteur bilatéral pour Paris. Elle est une puissance régionale de premier rang dont l’influence couvre simultanément le Maghreb, le Sahel et le front atlantique africain. Alger entretient des relations privilégiées avec Bamako malgré la rupture malienne avec Paris, maintient des canaux ouverts avec les capitales de l’AES et dispose d’une crédibilité historique comme médiateur dans les conflits sahéliens.
Pour la France, une normalisation durable avec Alger permettrait de reconstituer partiellement un accès diplomatique indirect aux États du Sahel dont elle a été chassée militairement. C’est une diplomatie par ricochet, moins visible mais potentiellement plus durable que la présence directe. À Nairobi, les délégués français n’ont pas prononcé le nom d’Alger une seule fois en séance plénière. Mais dans les conversations de couloirs, la relance franco-algérienne figurait en bonne place parmi les points de réassurance que Paris cherchait à faire valoir auprès de ses interlocuteurs africains.
Conclusion : une puissance en reconversion, entre lucidité tactique et nostalgie stratégique
Africa Forward à Nairobi est, pour la France, un exercice de lucidité douloureuse autant qu’une tentative de reconversion stratégique. Paris sait qu’il ne peut plus gouverner les agendas africains depuis l’Élysée. Mais il cherche encore à en rester un acteur incontournable, fût-ce au prix d’un effacement partiel de sa visibilité symbolique.
Le duel avec le Plan Mattei italien traduit une réalité plus large : l’Afrique est redevenue un champ de compétition géopolitique de premier ordre, et les puissances européennes moyennes tentent d’y capturer les dividendes d’une influence que les États-Unis et les BRICS contestent frontalement. Dans cette configuration, la France dispose encore d’actifs réels : une langue partagée avec 400 millions d’Africains à l’horizon 2050, un réseau diplomatique dense, des institutions financières de développement rodées et une industrie de défense compétitive.
Mais ces actifs ne suffiront pas si Paris ne règle pas son ambiguïté fondamentale : celle d’une puissance qui prêche le partenariat égalitaire tout en refusant d’abandonner les mécanismes d’asymétrie, monétaires, contractuels et sécuritaires, qui fondaient l’ancienne architecture d’influence. Nairobi a posé les termes du problème. La réponse, elle, reste à construire.