AFRIQUE
La prophétie GTA s’est accomplie
Annoncée avant l’heure par Khady Dior Ndiaye de Kosmos Energy, la doctrine du projet Greater Tortue Ahmeyim est désormais une réalité industrielle. Première cargaison exportée en avril 2025, entrée en phase commerciale en juin, tensions croissantes sur la Phase 2 : état des lieux d’une révolution gazière qui recompose la géopolitique énergétique de l’Afrique de l’Ouest.
« When Senegal Wins, Kosmos Wins » :
Annoncée avant l’heure par Khady Dior Ndiaye de Kosmos Energy, la doctrine du projet Greater Tortue Ahmeyim est désormais une réalité industrielle. Première cargaison exportée en avril 2025, entrée en phase commerciale en juin, tensions croissantes sur la Phase 2 : état des lieux d’une révolution gazière qui recompose la géopolitique énergétique de l’Afrique de l’Ouest.
Lors de la dernière African Energy Week, une formule avait traversé la salle comme une évidence. Khady Dior Ndiaye, Vice-President & Country Manager Sénégal de Kosmos Energy, avait condensé en six mots la philosophie d’un projet que beaucoup attendaient depuis près d’une décennie : « When Senegal wins, Kosmos wins. » Des mots qui ressemblaient à un pari. Ils sont devenus, en 2025, un compte-rendu.
Le 31 décembre 2024, le premier gaz du projet Greater Tortue Ahmeyim (GTA) a commencé à circuler depuis les puits sous-marins vers le FPSO au large des côtes mauritano-sénégalaises. Le 10 février 2025, Kosmos Energy annonçait la première liquéfaction. Le 17 avril 2025, bp chargeait la première cargaison de GNL à bord du British Sponsor — faisant officiellement du Sénégal et de la Mauritanie des nations exportatrices de gaz naturel liquéfié. En juin 2025, le projet entrait en phase commerciale. En octobre, l’African Energy Week lui remettait le prix de la Gas Monetization Strategy of the Year.
Un projet d’une complexité hors norme, une décennie pour le concrétiser
GTA n’est pas un projet ordinaire. Découvert en 2015 par Kosmos Energy, le champ straddling la frontière maritime entre le Sénégal et la Mauritanie s’étend sur une superficie de 33 000 km² et recèle des réserves estimées entre 15 et 25 trillions de pieds cubes de gaz. Sa Phase 1, développée par bp (opérateur, 56 %), Kosmos Energy (27 %), PETROSEN (10 %) et la Société Mauritanienne des Hydrocarbures — SMH (7 %), représente un investissement de 4,8 milliards de dollars. Elle fait du GTA le développement sous-marin le plus profond d’Afrique, à 2 850 mètres de profondeur — un exploit technologique autant qu’un défi logistique sans précédent pour la région.
Le chemin a été long. La première production était initialement prévue pour 2022. Des retards successifs — livraison tardive du FPSO, complications techniques liées à la mise en service du navire FLNG Gimi, audits de coûts lancés conjointement par les ministères de l’Énergie des deux pays en janvier 2024 — ont repoussé l’échéance à plusieurs reprises. Mais le 31 décembre 2024, à la dernière heure d’une année charnière, le gaz a coulé.
« This first cargo from Mauritania and Senegal marks a significant new supply for global energy markets. »
— Gordon Birrell, EVP Production & Operations, bp
La souveraineté énergétique, de la rhétorique à la réalité
Ce que Khady Dior Ndiaye défendait à l’African Energy Week n’était pas un discours de façade pour investisseurs. C’était une feuille de route. GTA Phase 1 est calibrée pour produire 2,4 millions de tonnes de GNL par an à pleine capacité, dont l’essentiel est orienté vers l’export — bp ayant sécurisé un accord d’offtake exclusif de 2,5 mtpa jusqu’en 2045. Mais une fraction substantielle est dédiée à la consommation domestique des deux pays, dès que les infrastructures de réception seront opérationnelles.
Le signal politique est tout aussi fort. Le Sénégal a officiellement annoncé qu’il cessera d’importer du gaz naturel d’ici 2026, la production locale devant se substituer aux importations coûteuses alimentant ses centrales électriques. Pour un pays qui dépensait chaque année des centaines de millions de dollars en hydrocarbures importés, c’est une rupture structurelle. La Banque Africaine de Développement projette une croissance du PIB sénégalais pouvant atteindre 10,2 % en 2025 — la Banque Mondiale tablant sur 7,6 % pour la Mauritanie sur la même période.
Les deux États ont par ailleurs déclaré GTA « Projet d’Importance Nationale Stratégique », une désignation formalisée par leurs présidents respectifs, qui dit la profondeur de l’engagement politique derrière l’infrastructure industrielle. Le projet a généré plus de 3 000 emplois locaux directs et mobilisé quelque 300 entreprises mauritaniennes et sénégalaises dans sa chaîne d’approvisionnement.
La Phase 2 : la prochaine bataille est déjà engagée
La Phase 1 est à peine en route que les tensions montent sur la Phase 2. Dakar ne cache pas son impatience. S&P Global Platts rapportait en juillet 2025 que le Sénégal se dit frustré par l’absence de progrès sur GTA Phase 2, dont la FID (décision finale d’investissement) tarde à se matérialiser. Des sources au ministère mauritanien de l’Énergie évoquent un démarrage de la Phase 2 dans deux à trois ans, avec une Phase 3 envisagée au début des années 2030 — sous réserve des décisions d’investissement de bp et Kosmos.
Le concept retenu pour GTA Phase 2 est une structure gravitaire (GBS) d’une capacité de 2,5 à 3 millions de tonnes supplémentaires par an, portant la capacité totale du projet à quelque 5 mtpa. Des discussions sont également en cours pour électrifier la liquéfaction afin de réduire les émissions opérationnelles — un signal envoyé aux marchés européens, de plus en plus sensibles aux critères ESG dans leurs décisions d’achat de GNL.
L’enjeu dépasse la simple expansion de capacité. Pour Dakar, la Phase 2 représente le passage d’une économie rentière des hydrocarbures à une stratégie d’industrialisation par le gaz : alimentation des centrales, développement de la pétrochimie, fertilisants azotés pour l’agriculture. C’est précisément la vision qu’incarnait le discours de Khady Dior Ndiaye — et c’est le chantier que le gouvernement Faye entend défendre avec une fermeté croissante face aux opérateurs internationaux.
GTA, modèle ou exception ?
Au-delà du Sénégal et de la Mauritanie, c’est toute la géopolitique gazière du bassin MSGBC — Mauritanie, Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau, Guinée Conakry — qui se recompose. GTA a démontré qu’une exploitation transfrontalière complexe, associant deux États souverains, quatre partenaires industriels et des conditions techniques extrêmes, pouvait aboutir. C’est le sens de la distinction reçue à l’African Energy Week 2025 : « le projet GTA démontre comment la coopération régionale, l’investissement privé et l’excellence technique peuvent transformer de vastes réserves gazières en prospérité partagée », selon l’African Energy Chamber.
La formule de Khady Dior Ndiaye résonne aujourd’hui différemment. Elle n’était pas un argument commercial. C’était le postulat d’une réciprocité — celle entre les intérêts nationaux et les intérêts industriels — qui conditionne seule la durabilité de tout partenariat extractif dans l’Afrique du 21e siècle. GTA Phase 1 l’a validée. GTA Phase 2 la mettra à l’épreuve.
