AFRIQUE
L’Afrique cette semaine : le pouvoir se fissure, le pétrole dérègle
Cinq dossiers qui reconfigurent la carte politique et économique du continent. Du palais de Dakar aux salles de marché pétrolières, en passant par Kinshasa, Casablanca et la Palmeraie de Marrakech — la semaine africaine vue par FIIAfrica.
Quand les alliés deviennent des rivaux : Dakar, Kinshasa et la grande désillusion du pouvoir africain
Par la rédaction FIIAfrica
Cinq dossiers qui reconfigurent la carte politique et économique du continent. Du palais de Dakar aux salles de marché pétrolières, en passant par Kinshasa, Casablanca et la Palmeraie de Marrakech — la semaine africaine vue par FIIAfrica.
Sénégal : Faye pose son ultimatum, Sonko prépare sa riposte
Le 2 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye n’a pas élevé la voix. Il n’en avait pas besoin. Il a invité au palais de la république trois journaliste de la presse nationale pour ce qui se présentait comme une revue de mandat, le président a, en réalité, posé les termes d’une relation de pouvoir que certains croyaient encore négociable. « Je suis le président et il est le Premier ministre. S’il ne me satisfait plus, je nommerai un autre Premier ministre », a-t-il déclaré devant les caméras de la RTS. La formule, répétée deux fois en l’espace de quelques minutes, n’était pas une improvisation. C’était un message.
Le lendemain, Ousmane Sonko annonçait qu’il prendrait prochainement la parole pour dresser le bilan de « l’ensemble des secteurs » gouvernementaux. Traduction : il ne restera pas silencieux. Deux jours plus tard, le président limogeait Ousseynou Ly, un militant Pastef de la première heure, chargé de la communication présidentielle pour le remplacer par l’avocat Abdoulaye Tine, figure de la coalition Diomaye Président. Signal politique lisible : le chef de l’État démantèle méthodiquement les relais de Sonko à l’intérieur même de ses propres institutions.
Mais l’épisode le plus révélateur est survenu ce 8 mai. Diomaye Faye a bloqué la réforme du Code électoral adoptée à l’Assemblée nationale, un texte qui, s’il était promulgué, aurait permis à Sonko de se présenter à la présidentielle de 2029 malgré ses condamnations judiciaires. En renvoyant le texte à une nouvelle délibération, le président coupe à son Premier ministre la route qu’il s’apprêtait à ouvrir vers 2029. C’est un acte politique d’une portée considérable.
« Il y a une concurrence entre associés et rivaux qui se précise de plus en plus et qui se cristallise entre les deux hommes. »
— Pr Maurice Soudieck Dione, politologue, Université Gaston-Berger, RFI, 4 mai 2026
Pour les investisseurs et partenaires économiques du Sénégal, ce bras de fer au sommet de l’exécutif n’est pas qu’une querelle de personnes. Il conditionne directement la capacité du pays à tenir la trajectoire de consolidation budgétaire négociée avec le FMI, à avancer sur les réformes structurelles et à envoyer des signaux cohérents aux marchés de capitaux. L’économie sénégalaise n’a pas les marges de manœuvre pour absorber une crise politique durable — pas au moment où les recettes pétro-gazières de Sangomar et de GTA commencent tout juste à entrer dans les caisses de l’État.
OPEP : les Émirats s’en vont, l’Afrique tremble
Le 28 avril 2026, les Émirats arabes unis ont annoncé leur retrait de l’OPEP et de l’alliance élargie OPEP+, avec effet immédiat au 1er mai. Cinquante-neuf ans d’appartenance au cartel se soldent par un départ qui n’est pas un simple désaccord technique sur les quotas — c’est le signal d’une recomposition structurelle du marché pétrolier mondial.
Le contexte aggrave la portée de la décision. Le conflit déclenché fin février 2026 entre Israël, les États-Unis et l’Iran a partiellement fermé le détroit d’Ormuz, par lequel transitaient près de 20 % des flux mondiaux de pétrole. Dans ce contexte géopolitique exceptionnel, les Émirats — troisième producteur du cartel, représentant environ 14 % de sa capacité totale — ont choisi de jouer solo. Leur capacité de production réelle est de 4,85 millions de barils par jour, contre 3,2 millions imposés par les quotas. La marge qu’ils vont désormais exploiter librement change l’équilibre offre-demande mondial.
Pour les producteurs africains membres du cartel — Algérie, Nigeria, Angola, Libye, Congo — la menace est directe. Si l’offre croît plus vite que la demande et que les marchés sont inondés de produits pétroliers, les prix tendront à reculer. Or, contrairement aux pays du Golfe dotés de fonds souverains massifs, ces économies africaines disposent de marges limitées pour compenser une baisse durable des cours par une augmentation rapide de leur propre production. Leurs équilibres budgétaires, déjà sous tension, sont directement exposés.
Paradoxe stratégique pour les nouveaux entrants : le Sénégal et la Côte d’Ivoire, qui lorgnent l’OPEP comme une caution diplomatique et un signal de crédibilité énergétique, rejoindront un cartel affaibli. Malgré son poids réduit à environ 30 % de la production mondiale — contre 55 % dans les années 1970 — l’OPEP conserve une forte valeur symbolique et diplomatique. C’est précisément pour cette valeur symbolique, et non pour les quotas, que Dakar et Abidjan maintiennent leur intérêt. Dans un marché pétrolier de plus en plus fragmenté, appartenir au club reste un marqueur de souveraineté énergétique — même si le club perd de son utilité économique réelle.
RDC : Tshisekedi ouvre la boîte de Pandore
Le 6 mai à Kinshasa, Félix Tshisekedi a franchi une ligne. Devant ses communicateurs et des membres du gouvernement, il a déclaré : « Si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai. » Il a également évoqué un possible report des élections de 2028 si la guerre à l’est du pays n’est pas terminée. Deux phrases. Une rupture constitutionnelle potentielle.
La mécanique est désormais en marche. Le 30 avril, une proposition de loi sur le référendum constitutionnel a été déclarée recevable à l’Assemblée nationale, donnant au président le pouvoir d’engager une révision en cas de « dysfonctionnement majeur ». Son parti, l’UDPS, et des churches évangéliques militent ouvertement pour modifier la loi fondamentale. Le slogan « Tout droit ti na 3 » — droit au troisième mandat — résonne à chaque rassemblement partisan.
L’opposition dénonce un coup de force. L’Église catholique — institution dont le poids politique en RDC n’est pas négligeable — s’y oppose formellement. Tshisekedi, lui, invoque les accords de Washington et l’exemple du président ukrainien Zelensky pour justifier le report électoral en temps de guerre. L’analogie est fragile. Elle révèle surtout une stratégie de légitimation qui cherche ses appuis moins dans le droit constitutionnel que dans le précédent international. Pour les investisseurs présents en RDC — l’un des marchés miniers les plus stratégiques du continent — l’instabilité institutionnelle qui découlerait d’une crise constitutionnelle serait un facteur de risque de premier ordre.
Bank of Africa-BMCE : deux présidents, un empire, une fragilité
La question peut sembler saugrenue. Elle est pourtant posée régulièrement dans les milieux bancaires africains : « On parle de quelle Bank of Africa — la bleue ou la verte ? » La bleue désigne la troisième banque marocaine, présidée par Othman Benjelloun. La verte, le groupe panafricain présent dans 18 pays et piloté par Amine Bouabid. Deux présidents, deux conseils d’administration distincts, un seul nom : Bank of Africa-BMCE Group.
Ce modèle de gouvernance, unique dans le paysage bancaire africain, a jusqu’ici donné au groupe un positionnement distinctif face à ses concurrents marocains — Attijariwafa Bank et BCP, eux aussi présents sur le continent. La dualité lui a permis de combiner ancrage local dans chaque marché et ambition continentale. Mais l’équilibre demeure structurellement fragile pour deux raisons convergentes : l’âge avancé d’Othman Benjelloun soulève des questions de succession au niveau de la holding marocaine, tandis que les velléités de départ d’investisseurs institutionnels historiques comme la FMO pourraient remettre en question la structure actionnariale qui tient l’ensemble. Si l’un de ces équilibres venait à se rompre, c’est l’ensemble du modèle panafricain qui serait à repenser. Un dossier à surveiller de près dans les mois à venir.
Maroc : Avi Golan, le fraudeur aux mille visages pris dans la Palmeraie
Il vivait sous un nom d’emprunt dans une villa discrète de la Palmeraie de Marrakech. Yair Bibert : un septuagénaire sans relief apparent, installé dans l’un de ces quartiers où l’on pose peu de questions. Une nuit de début avril, une unité d’élite de la police marocaine a encerclé la propriété et arrêté un fraudeur international recherché par Interpol. Derrière l’identité de façade : Avi Golan, citoyen israélien de 70 ans, en fuite depuis des années pour escroquerie, faux et usurpation d’identité.
Son modus operandi reposait sur une mécanique précise et cynique : cibler des donateurs juifs — souvent israéliens ou issus des diasporas — en jouant sur la solidarité communautaire. Il promettait de financer des aliyot, des billets d’avion, de l’aide alimentaire à des familles juives marocaines, des transferts bloqués par des banques locales. La presse israélienne lui attribue des centaines, voire des milliers de victimes sur plusieurs décennies et plusieurs continents.
L’arrestation illustre l’efficacité croissante de la coopération judiciaire entre le Maroc et Interpol — et la capacité de Rabat à gérer des dossiers diplomatiquement sensibles impliquant des ressortissants israéliens, dans un contexte de normalisation des relations entre les deux pays. Le Maroc doit désormais décider d’extrader ou non Golan vers Israël. Une décision qui sera scrutée autant pour ses implications judiciaires que pour ce qu’elle dit de l’état réel des relations maroco-israéliennes.
