EDITORIAL

L’AFRIQUE CHANGE DE GRAMMAIRE ( Par Idrissa SANGARE)

Axe Dakar · Rome -Diplomatie économique & Géopolitique africaine – Dans un monde où la grammaire des rapports de force se réécrit à grande vitesse, l’Afrique n’est plus seulement le terrain de jeu des puissances extérieures. Elle est devenue l’auteure de ses propres ruptures. Dakar, Bamako, Niamey : les signaux s’accumulent et forment désormais un système. Ce que l’on observe cette semaine, sur l’ensemble du continent, n’est pas une série de crises isolées. C’est une reconfiguration structurelle dont nul acteur — État, institution financière internationale, puissance étrangère — ne peut plus faire l’économie

Le continent ne négocie plus ses ressources. Il les reprend.

Dans un monde où la grammaire des rapports de force se réécrit à grande vitesse, l’Afrique n’est plus seulement le terrain de jeu des puissances extérieures. Elle est devenue l’auteure de ses propres ruptures. Dakar, Bamako, Niamey : les signaux s’accumulent et forment désormais un système. Ce que l’on observe cette semaine, sur l’ensemble du continent, n’est pas une série de crises isolées. C’est une reconfiguration structurelle dont nul acteur, état, institution financière internationale, puissance étrangère , ne peut plus faire l’économie.

Il faut regarder les faits en face.

Le 12 mars 2026, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko tenait depuis le Building administratif Mamadou Dia l’une des conférences de presse les plus lourdes de sens de la décennie africaine. Plus de 300 titres miniers retirés, une dizaine de concessions pétrolières et gazières résiliées, et un manque à gagner pour l’État évalué à plus de 1 075 milliards de francs CFA : le gouvernement Faye-Sonko ne renégociait pas des contrats. Il signifiait la fin d’une époque. Des décrets ont déjà été adoptés pour annuler plusieurs concessions accordées durant la période précédant l’élection présidentielle de 2024 dans des secteurs allant de la téléphonie au dessalement, de l’industrie cimentière aux hydrocarbures. Le gisement gazier Yakaar-Teranga sera récupéré sans débourser un franc. Les projections présentées tablent sur 900 milliards FCFA d’économies et 1 090 milliards de recettes fiscales supplémentaires sur la période 2026-2040.

La doctrine est formulée sans ambiguïté : le Sénégal n’est plus dans une logique de signer des concessions à des partenaires et de se donner rendez-vous dans 25 ans. Ce n’est pas du nationalisme de tribune. C’est de la comptabilité souveraine.

Le Sénégal n’est pas seul. Il est le cas d’école le plus lisible d’un mouvement continental dont il faut mesurer la portée systémique. La même logique a déjà traversé le Mali, le Niger, le Burkina Faso, par des voies plus brutales, certes, mais animées d’une même exigence de réappropriation. La variable a changé : les États africains calculent désormais le coût d’opportunité de leurs ressources avant de les céder.

L’échiquier s’est fracturé.

La rupture entre l’Alliance des États du Sahel et la CEDEAO n’est pas une crise régionale passagère. C’est une bifurcation historique dont les effets de second ordre n’ont pas encore été entièrement comptabilisés. Le 15 décembre 2024, les chefs d’État de la CEDEAO ont dû acter officiellement le retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso, effectif à compter du 29 janvier 2025. En mars 2026, un négociateur en chef a été désigné pour tenter de relancer le dialogue, mais les pays de l’AES ont déjà rejeté toute tentative de rétractation, invoquant le large soutien populaire à leur rupture. Le 4 mai 2026, les trois nations ont officialisé le lancement de leur propre compagnie aérienne commune, première matérialisation économique majeure de leur trajectoire d’autonomisation. Passeport commun, tarif douanier unifié, Banque Confédérale pour l’Investissement et le Développement dotée de 500 milliards FCFA de capital initial : l’AES construit son propre système de pipes institutionnels.

Ce qu’il faut comprendre : la CEDEAO n’a pas échoué à retenir ses membres par manque de diplomatie. Elle a échoué parce que la libre circulation des personnes et des biens, pilier de l’organisation, s’est révélée insuffisante face à la contre-productivité perçue des sanctions et à l’inefficacité de la réponse sécuritaire collective face au péril djihadiste. L’UEMOA, elle, survit à la rupture institutionnelle mais pour combien de temps, si l’AES concrétise son projet de monnaie commune ? Ce serait alors un choc tectonique pour la zone franc et, par ricochet, pour les intérêts financiers français.

Parce que la France est précisément au cœur de ce recalibrage. Son déclassement en Afrique de l’Ouest n’est plus une hypothèse d’analyse : c’est un fait documenté, opérationnel, chiffré. Bases militaires fermées, accords de coopération dénoncés, ambassadeurs congédiés. Ce n’est pas un sentiment anti-français ponctuel. C’est l’épuisement d’un modèle de présence fondé sur l’indifférenciation entre intérêt national français et intérêt africain — un modèle qui a fait long feu.

Deux challengers, deux stratégies.

Dans le vide laissé, deux puissances avancent leurs pions selon des méthodes radicalement distinctes.

La Russie joue la carte sécuritaire et identitaire. Wagner puis Africa Corps ont transformé la présence militaire en levier d’influence politique. Cette stratégie d’enracinement ne s’embarrasse pas de conditionnalités démocratiques, c’est précisément son attrait pour les juntes sahéliennes. Elle est efficace à court terme, fragile sur la durée : elle ne produit ni investissement productif, ni transfert technologique, ni valeur ajoutée locale. Elle achète du temps pour les régimes, pas de la souveraineté pour les peuples.

L’Italie, elle, joue un jeu plus sophistiqué. Deux ans après son lancement officiel, le Plan Mattei entre dans sa phase de maturité. Les neuf pays initialement ciblés sont désormais quatorze, et rien qu’en 2025, les projets en cours ont atteint une valeur comprise entre 1,3 et 1,4 milliard d’euros mobilisés via le Fonds africain, le Fonds italien pour le climat et des partenariats avec la Banque mondiale et la BAD. En février 2026 à Addis-Abeba, Giorgia Meloni a réaffirmé sa volonté de rompre avec les approches paternalistes, positionnant l’Italie comme pont énergétique entre l’Afrique et l’Europe. Rome profite structurellement de l’espace libéré par Paris. Elle se présente comme une puissance sans passé colonial lourd sur le continent subsaharien, portant une proposition « non-prédatrice » même si la critique de fond sur la captation des ressources énergétiques demeure légitime et doit être posée par les partenaires africains à la table des négociations.

Le Sénégal figure explicitement parmi les quatorze pays cibles du Plan Mattei. Dakar est donc simultanément en train de renégocier ses contrats avec des opérateurs historiques et de s’ouvrir à de nouveaux partenariats stratégiques. Cette tension n’est pas contradictoire : elle est le signe d’une maturité diplomatique. Mais elle exige une doctrine d’investissement claire, publique et non négociable

Le FMI et l’ONU : deux piliers sous pression.

Les institutions multilatérales vivent leurs propres turbulences. Le Fonds Monétaire International maintient sa pression sur les États africains à travers les mécanismes de conditionnalité, exigeant réformes fiscales et maîtrise budgétaire au moment précis où ces mêmes États tentent de financer leur souveraineté industrielle. La contradiction est patente : on ne peut pas demander au Sénégal de récupérer 1 075 milliards de francs CFA de manques à gagner sur ses ressources tout en lui reprochant de diluer la confiance des investisseurs étrangers. Le FMI doit choisir entre sa doctrine et sa cohérence.

Quant à l’ONU, la fin du mandat d’António Guterres en fin d’année 2026 ouvre un cycle de reconfiguration dans la gouvernance mondiale dont les dossiers africains — de la Libye au Soudan, du Sahel à la RDC — seront les premiers affectés. La bataille pour la succession au Secrétariat général est aussi une bataille pour définir qui parlera au nom de la légitimité multilatérale dans les prochains arbitrages géopolitiques continentaux. L’Afrique, avec 54 voix à l’Assemblée générale, n’a jamais été aussi bien positionnée pour peser sur ce choix, à condition que ses blocs régionaux parlent d’une seule voix. Ce qui, précisément, est loin d’être acquis.

Le prochain point de bascule.

Regardez où convergent les lignes de force. Mi-2026, trois dossiers arriveront simultanément à maturité : la validation ou l’implosion du nouveau code minier sénégalais ; la première mise à l’épreuve économique réelle de la Banque Confédérale de l’AES ; et la réponse des majors pétrolières — Woodside, BP, Kosmos Energy — aux renégociations en cours à Dakar. Si ces trois dossiers se dénouent dans le sens de la souveraineté africaine, ils produiront un effet de démonstration régional d’une portée considérable.

C’est là que se situe le vrai test. Non dans les discours des sommets, mais dans les bilans d’exploitation, les termes révisés des CRPP, les parts d’État dans les joint-ventures. L’Afrique ne change pas de grammaire dans les chancelleries. Elle le fait dans les clauses des contrats.

fiiafrica.com/ ( Editorial de la semaine du 5 mai 2026 )

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