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AFRIQUE

L’Agonie de la rente : Comment la France a perdu l’Afrique sans le savoir

En quarante ans, la part de marché commerciale française en Afrique subsaharienne s’est effondrée de 15 % à 3 %. Mais ce chiffre dissimule une réalité plus insidieuse : Paris n’a pas reculé, il s’est bunkerisé. Anatomie d’une domination de rente condamnée par l’histoire et cartographie des opportunités qu’elle laisse béantes.

Par Souleymani Cissokho correspondant diplomatique — FIIAfrica.com ( France)

En quarante ans, la part de marché commerciale française en Afrique subsaharienne s’est effondrée de 15 % à 3 %. Mais ce chiffre dissimule une réalité plus insidieuse : Paris n’a pas reculé, il s’est bunkerisé. Anatomie d’une domination de rente condamnée par l’histoire et cartographie des opportunités qu’elle laisse béantes.

Un rapport circule discrètement dans les chancelleries et les salles de marché des grandes banques d’investissement. Publié par l’association Survie, intitulé « Que reste-t-il des intérêts économiques de la France en Afrique ? », il dresse un bilan clinique qui, une fois épuré de sa charge militante, offre aux stratèges de Rome, de Bruxelles et d’Abu Dhabi une grille de lecture d’une redoutable précision. Son verdict : en quatre décennies, la part de marché commerciale de la France au sud du Sahara a chuté de 15 % à 3 %. Interpréter cette trajectoire comme un simple retrait constituerait pourtant une faute d’analyse majeure.

Paris ne vend plus — Paris perçoit

La réalité que dissimule l’effondrement des exportations françaises est celle d’une mutation silencieuse vers une domination de rente. Si les conteneurs « Made in France » se raréfient sur les quais africains, les multinationales hexagonales ont, elles, bétonné leur emprise par l’implantation directe. Leurs 2 421 filiales génèrent un chiffre d’affaires local de 41 milliards d’euros — soit près de quatre fois le montant des exportations directes. Ce n’est plus une économie de l’offre. C’est une économie de guichet.

Banques (BNP Paribas, Société Générale), logistique portuaire (Bolloré/MSC Africa), télécommunications (Orange), eau et électricité (Veolia, Engie) : Paris ne cherche plus à vendre le produit — elle taxe le flux. Ces positions ont été verrouillées lors des privatisations des années 1990, sous la pression des plans d’ajustement structurel du FMI, et perdurent par inertie contractuelle. Pour tout concurrent international, la conclusion s’impose : la bataille économique en Afrique ne se gagnera pas sur les volumes d’import-export, terrain déjà abandonné par Paris, mais sur la capacité à déverrouiller les monopoles dans les infrastructures critiques.

« La France ne quitte pas l’Afrique. Elle s’y est bunkerisée — troquant une influence commerciale visible contre une hégémonie financière opaque, structurellement condamnée. »

Une forteresse qui tient par l’histoire, non par la compétitivité

Les intérêts français ne résistent véritablement que dans l’ancien pré-carré colonial, où les parts de marché sont maintenues entre 10 et 12 % — soit six fois la moyenne pan-africaine. Cette concentration sur quelques bastions Côte d’Ivoire, Sénégal, Gabon, Cameroun — expose Paris à un risque souverain extrême.

L’asymétrie est totale. Ces marchés peuvent représenter jusqu’à 16 % du PIB local pour les filiales françaises implantées, mais pèsent moins de 1 % dans le commerce extérieur global de la France. Paris se trouve ainsi contrainte à une agressivité diplomatique de survie pour protéger des positions qui ne tiennent que par l’histoire et non par la compétitivité productive. Chaque alternance politique dans la zone devient un moment de vérité. L’élection de Bassirou Diomaye Faye au Sénégal en 2024, portée par un mandat souverainiste explicite, en a administré la démonstration.

Ce que l’Afrique cherche, la France ne peut plus le fournir

L’obsolescence du modèle français ne tient pas seulement à sa fragilité politique. Elle procède d’une inadéquation fondamentale avec les besoins réels du continent. L’Afrique cherche, avec une urgence croissante, à sortir de l’économie de comptoir pour entrer dans l’économie de production : transformation locale des matières premières, montée en gamme industrielle, substitution des importations.

Or la France, ayant subi une désindustrialisation massive de son propre appareil productif depuis les années 1980, est devenue incapable de livrer ce que l’Afrique demande. L’industrie textile française ayant disparu, les importations de coton africain sont devenues marginales. La fermeture des usines d’aluminium a tari les flux de bauxite. Là où la Chine construit des zones industrielles clé-en-main, où la Turquie vend des équipements manufacturés à crédit souple, et où les Émirats déploient des fonds souverains dans les filières agricoles, Paris ne propose que de la gestion de services existants. C’est un positionnement du 20e siècle dans un marché du 21e.

Le signal le plus éloquent reste le rejet populaire. Les campagnes de boycott qui ont frappé les enseignes françaises en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Cameroun entre 2022 et 2024 ne sont pas de simples poussées d’antifrançaisisme. Elles révèlent une prime à la diversification — une demande structurelle, mesurable, d’alternatives. Pour tout investisseur lucide, c’est une opportunité commerciale, pas une perturbation politique.

La co-industrialisation, seule réponse à la hauteur

Pour l’Italie, pour l’Union Européenne, pour les investisseurs du Golfe, la stratégie gagnante ne consiste pas à remplacer la France dans ses prérogatives d’influence. Ce serait reproduire le schéma que l’histoire condamne. Elle consiste à proposer ce que Paris a obstinément refusé depuis des décennies : la co-industrialisation.

Cela signifie s’allier aux PME locales pour transformer les matières premières sur place le coton en textile fini, le cacao en chocolat, le pétrole en produits raffinés. Cela signifie proposer des technologies alternatives énergies renouvelables, télépaiement, logistique compétitive — qui contournent les monopoles en place. Cela signifie, enfin, investir dans la formation du capital humain local, seul levier capable de créer une dépendance technologique mutuellement bénéfique sur le long terme.

Le Sénégal cristallise cette fenêtre d’opportunité. Avec ses nouvelles ressources pétro-gazières, son Plan Vision 2050 et un gouvernement dont la doctrine souverainiste est un mandat populaire réel, le pays offre le cadre institutionnel et les ressources que la co-industrialisation requiert. L’Italie, via le Piano Mattei et la présence d’ENI, est en position privilégiée pour saisir cette fenêtre. La question n’est plus de savoir si quelqu’un s’y engouffrera — c’est déjà en cours. Mais qui aura la vision et la vitesse pour y bâtir quelque chose de durable.

Le crépuscule de la rente française est inéluctable. Non parce que Paris le veut, mais parce que l’Afrique ne peut plus se le permettre. L’aube qui lui succède sera celle d’un marché africain pleinement mondialisé, disputé à armes égales. Les places sont limitées. La compétition est déjà engagée.


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