DAKAR · ROME

L’Italie revendique sa superpuissance agroalimentaire : ce que les 72 milliards d’euros de Meloni signifient pour l’Afrique

72,4 milliards d’euros. C’est le montant record des exportations agroalimentaires italiennes annoncé par la présidente du Conseil Giorgia Meloni dans son message vidéo à l’Assemblée nationale de la Confederazione Italiana Agricoltori (CIA).

Par la Rédaction


Un chiffre, une doctrine, une ambition continentale

72,4 milliards d’euros. C’est le montant record des exportations agroalimentaires italiennes annoncé par la présidente du Conseil Giorgia Meloni dans son message vidéo à l’Assemblée nationale de la Confederazione Italiana Agricoltori (CIA). Le secteur génère 5 millions d’emplois, représente 15 % du produit intérieur brut national et constitue, selon les termes exacts de Meloni, « le pilier irremplaçable du Système Italie ». Ces données sont confirmées par les statistiques officielles d’Eurostat (2025) et par le rapport annuel de l’Institut national des statistiques italien (ISTAT).

Ce discours n’est pas un bilan ordinaire de politique agricole interne. Il s’inscrit dans une séquence géopolitique précise : celle de la montée en puissance de la doctrine italienne sur le continent africain, matérialisée par le Plan Mattei, et d’une compétition ouverte entre puissances européennes pour capter les marchés et les ressources du continent. Lire ce discours sans le replacer dans cette dynamique, c’est en manquer l’essentiel.


Ce que Rome a construit en trois ans : des chiffres vérifiables

Meloni détaille un programme d’investissement public de plus de 15 milliards d’euros consacrés au secteur agricole en trois ans, articulé autour de plusieurs leviers documentés.

Le premier est fiscal. Le gouvernement italien a reconduit la réduction des accises sur les carburants agricoles et mis en place un crédit d’impôt spécifique sur le gasoil agricole pour les exploitants et les pêcheurs. Ces mesures sont inscrites dans la loi de finances italienne 2024-2026, publiée au Journal officiel de la République italienne (Gazzetta Ufficiale).

Le deuxième levier est commercial et réglementaire. Rome a obtenu de la Commission européenne la suspension du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) pour les engrais d’importation, dans l’objectif de stabiliser les coûts de production le long des filières. Cette suspension est formellement documentée dans les communications officielles de la Commission européenne relatives au règlement CBAM n° 2023/956. Elle constitue un précédent négocié majeur, qui a directement bénéficié aux producteurs italiens exposés à la hausse des prix des intrants azotés.

Le troisième levier concerne la future Politique agricole commune (PAC). L’Italie a obtenu, lors des négociations budgétaires européennes pour la période post-2027, une enveloppe PAC supérieure de 10 milliards d’euros à la proposition initiale de Bruxelles. Ce résultat, confirmé par le Parlement européen dans ses résolutions de mars 2026, représente l’une des victoires de lobbying institutionnel les plus significatives de Rome à Bruxelles depuis une décennie.

Le quatrième levier est législatif et prospectif. Le projet de loi intitulé Coltiva Italia (Cultive l’Italie), en voie d’adoption par le Parlement italien, prévoit des mesures structurelles de renforcement de la souveraineté alimentaire nationale, de soutien aux filières fragiles, de renouvellement générationnel dans les exploitations agricoles et de financement de la recherche agronomique. Ce texte reprend en partie les orientations de la Déclaration internationale de Nyéléni sur la souveraineté alimentaire, en les adaptant au cadre institutionnel de l’Union européenne.

Enfin, Meloni évoque le décret d’application de la loi-cadre sur le secteur horticole et de la pépiniculture, adopté lors du dernier Conseil des ministres, qui formalise pour la première fois un cadre réglementaire stable pour un secteur qui représente, selon les données de la Federazione Nazionale Florovivaisti, plus de 3 milliards d’euros de production annuelle en Italie.


Un modèle de filière qui regarde vers le Sud

Le concept de contrat de filière (contratto di filiera), mentionné explicitement par Meloni, mérite une attention particulière dans la lecture africaine de ce discours. Ce mécanisme contractuel, utilisé en Italie pour structurer les relations entre producteurs primaires, transformateurs et distributeurs au sein d’une même chaîne de valeur, est directement transposable à des partenariats bilatéraux Italie-Afrique.

Les données d’Eurostat 2025 révèlent que l’Afrique subsaharienne ne capte aujourd’hui que 4,2 % des exportations agroalimentaires italiennes, contre 38 % pour l’Union européenne et 18 % pour l’Amérique du Nord. Ce déséquilibre est d’autant plus frappant que la classe moyenne urbaine africaine, estimée à 350 millions de personnes par la Banque africaine de développement (BAD) en 2025, constitue précisément le profil de consommateur vers lequel les produits italiens à haute valeur ajoutée, pâtes alimentaires, huile d’olive, produits laitiers, conserves de tomate et vins, sont le mieux positionnés.

Le Plan Mattei, lancé à la Conférence Italie-Afrique d’Addis-Abeba en janvier 2024 avec une enveloppe de 5,5 milliards d’euros sur cinq ans, constitue le vecteur institutionnel de ce rééquilibrage. Son volet agroalimentaire prévoit explicitement des mécanismes de cofinancement public-privé pour la transformation locale des produits agricoles africains, en partenariat avec des opérateurs italiens. Les pays prioritaires identifiés dans le cadre du Plan Mattei sont l’Éthiopie, le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, le Mozambique et la Côte d’Ivoire, selon le document-cadre publié par la Présidence du Conseil des ministres italienne en février 2024.


Agrivoltaïsme : la technologie qui rapproche Rome et Dakar

L’un des passages les plus concrets du discours de Meloni concerne le déploiement de l’agrivoltaïsme, soit l’installation de panneaux photovoltaïques sur les toitures agricoles et les structures d’exploitation sans réduire les surfaces cultivables. Cette approche, que l’Italie a intégrée dans sa réglementation nationale via le décret dit Agri-PV de 2023, résout simultanément deux contraintes : la transition énergétique et la préservation du foncier agricole.

Cette même double contrainte est structurellement présente en Afrique subsaharienne, où les besoins en énergie décentralisée pour l’irrigation, la réfrigération et la transformation post-récolte sont critiques, tandis que la pression sur les terres agricoles s’intensifie. L’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) estime dans son rapport Afrique 2025 que le potentiel solaire agricole non exploité du continent représente plus de 7 000 gigawatts, dont moins de 1 % est aujourd’hui valorisé. Les entreprises italiennes du secteur, notamment Enel Green Power et des PME spécialisées comme REM-TEC, figurent parmi les leaders mondiaux de l’agrivoltaïsme appliqué et disposent d’une expertise directement transférable.


Souveraineté alimentaire : un concept qui traverse la Méditerranée

Le terme de souveraineté alimentaire (sovranità alimentare), que Meloni inscrit au coeur du projet de loi Coltiva Italia, ne doit pas être lu comme un concept défensif à usage uniquement domestique. Il signale une convergence idéologique avec les doctrines économiques de plusieurs gouvernements africains actuels qui, à l’image du Sénégal avec sa vision Sénégal 2050, du Ghana avec son programme Planting for Food and Jobs ou de l’Éthiopie avec sa stratégie d’autosuffisance alimentaire, font de la maîtrise nationale des chaînes de valeur agricoles une priorité de gouvernance économique.

Cette convergence ouvre un espace de dialogue institutionnel inédit. Les savoir-faire italiens en matière d’appellation d’origine protégée (AOP) et d’indication géographique protégée (IGP), reconnus par le règlement européen n° 1151/2012 et dont l’Italie est le premier détenteur mondial avec plus de 900 produits certifiés selon les données du ministère de l’Agriculture italien (MASAF 2025), constituent une ressource technique directement mobilisable pour la valorisation internationale des produits agricoles africains d’excellence. Le café éthiopien Yirgacheffe, le cacao ivoirien Grand-Bassam, l’huile d’argan marocaine ou le quinoa sénégalais représentent autant de candidats naturels à des démarches de labellisation géographique conduite en partenariat avec les institutions italiennes compétentes.


Ce que les décideurs africains doivent retenir

La lecture africaine du discours de Meloni ne doit pas s’arrêter à l’autosatisfaction d’une puissance qui célèbre ses exportations. Elle doit identifier les points d’entrée opérationnels que ce discours révèle.

Le premier point d’entrée est le cadre du Plan Mattei, dont les appels à projets agroalimentaires constituent une fenêtre de cofinancement concrète pour les gouvernements africains souhaitant développer des chaînes de transformation locale en partenariat avec des opérateurs italiens. Le document-cadre du Plan Mattei est accessible sur le portail officiel de la Présidence du Conseil des ministres italienne (governo.it).

Le deuxième est la suspension du CBAM sur les engrais, qui profite de facto aux États africains exportateurs de matières premières agricoles dont les fournisseurs d’intrants auraient vu leurs coûts augmenter sous l’effet du mécanisme carbone européen. Cette disposition, temporaire par nature, doit être suivie attentivement par les ministères africains de l’Agriculture dans le cadre de leurs veilles réglementaires européennes.

Le troisième est la disponibilité des savoir-faire italiens en traçabilité et en labellisation, dont l’appropriation par les filières agricoles africaines permettrait d’accéder aux segments premium des marchés européens, là où les marges et la résilience aux chocs de prix sont structurellement supérieures aux segments conventionnels.


Conclusion : 72 milliards d’un côté, un continent à valeur ajoutée de l’autre

L’Italie a construit en trois ans un édifice politique et réglementaire cohérent au service de son secteur agroalimentaire. Les chiffres sont réels, les textes sont publiés, les résultats de négociation européenne sont documentés. Ce n’est pas une rhétorique de campagne : c’est une architecture de gouvernance économique.

Pour l’Afrique, ces 72,4 milliards d’euros ne sont pas une menace concurrentielle mais un signal d’opportunité. L’Italie a besoin de marchés en croissance pour ses produits transformés. L’Afrique a besoin de technologies, de savoir-faire de transformation et de labels internationaux pour monter en valeur ajoutée sur ses propres ressources agricoles. Le Plan Mattei a posé l’architecture institutionnelle de cette rencontre. Ce qui manque encore, c’est la volonté opérationnelle d’en exploiter systématiquement les leviers, contrat de filière par contrat de filière, label par label, watt solaire par watt solaire.

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